Femme, être femme

La femme se leva ce matin-là avec un sentiment de solitude profonde. Son lit pourtant grand était vide, sa chambre était vide, la maison était vide… et son cœur était un grand trou noir.

L’homme qui s’était levé vers 6h ce même matin, avait pris sa douche sans fermer la porte de la salle de bain et était parti travailler en oubliant, comme d’habitude, de venir lui donner un baiser. Cela faisait d’ailleurs bien longtemps qu’il ne la comblait plus de ses attentions !

Elle se demanda même s’il avait déjà eu des gestes d’amour envers elle.
Aucun souvenir d’une journée merveilleuse ne venait effleurer son esprit car jamais l’occasion ne s’était présentée de dire ou de penser que la vie était belle avec lui..

Oh ! bien sûr elle n’était pas malheureuse au sens propre du terme, ce n ‘était pas une de ces nombreuses femmes battues par un mari qui rentrait ivre du travail le soir. Non ! Elle pouvait sortir autant qu’elle le voulait, faire ce qui lui plaisait.
Il ne lui disait jamais rien, ne lui faisait aucun reproche pourvu que le repas fut servi à l’heure et ses chemises propres et repassées. Elle avait même sa voiture personnelle !

Elle en était arrivée à penser qu’elle serait heureuse qu’il la houspille un peu pour le manque de joie de vivre qui s’installait en elle ces dernières années. Les réprimandes lui sembleraient plus vivantes, plus agréables que le j’m’enfoutisme dont il faisait preuve à son égard.

Sa vie lui paraissait engluée comme si elle était une mouche prise dans une toile d’araignée, une mouche qui ne voit pas encore la bête mais qui sent par les vibrations qu’émet le piège, que la fin du voyage est proche.
Elle n’avait que des sensations et non des faits tangibles à exposer et dans notre société le « senti » n’est accepté que lorsqu’il est étayé par du « palpable », du « prouvé ».

Comment expliquer que l’on trouve la vie moche uniquement parce qu’on ne vous porte pas l’attention nécessaire pour vivre heureux, pour exister et que cette absence de reconnaissance vous détruit petit à petit, un peu comme un termite qui grignote sa poutre au fil des ans. A l ‘œil nu on ne voit rien, le bois paraît intact, à part un petit trou insignifiant par-ci, par-là mais à l’intérieur du bois tout est vermoulu, prêt à s’effondrer. On s’aperçoit que l’on n’attire plus les regards, que les gens vous croisent dans la rue sans vous voir, que vous êtes devenu un lamentable fantôme sans forme ni espoir.

Au milieu de la pièce, elle s’étira sur la pointe des pieds faisant par cela remonté sa nuisette plus haut sur ses cuisses et tout en se dénudant elle se dirigea vers la salle de bain.
Son corps un peu fort portait le charme de ses 40 ans. Ses seins un peu lourds largement auréolés, ses hanches pleines, laiteuses et ses cuisses encore musclées lui firent se dire en passant devant la glace du couloir qu’elle était encore une belle femme, que le temps, cet implacable ennemi ne l’avait pas encore trop abîmée !

Elle s’arrêta un court instant, tourna sur elle-même comme pour vérifier que le derrière n’avait pas vieilli plus vite que le devant et se glissa dans la douche. Elle était satisfaite de ce bref examen qu’elle venait de s’octroyer mais avait toujours au fond d’elle même ce sentiment profond qui lui criait que son existence était fade, sans ce sel nécessaire qui agrémente tant les cœurs. Pourquoi n’était-elle pas aimée ?
A quoi lui servait ce corps qu’elle ne caressait même plus à défaut d’autres mains ! Pourquoi vivait-elle ?

Certains disaient que toutes ces choses étaient un cadeau merveilleux, un don du ciel qu’il fallait préserver à tout prix mais à ses yeux tout ceci n’était qu’un furoncle mal placé qui s’irritait à chaque pas et Dieu sait qu’elle en avait fait un sacré paquet !
Question, question …
Depuis son adolescence elle n’avait plus pensé ainsi, n’avait plus plongé au fond d’elle-même pour voir la vase qu’elle y avait accumulée.

L’eau fraîche de la douche ruisselant sur son corps nu lui fit du bien. Ses cheveux noirs, décolorés depuis longtemps, se collèrent sur ses épaules. Elle eut l’impression qu’un peu de sa tristesse partait dans le siphon en même temps que l’eau savonneuse. Elle sortit de la douche, s’enroula dans un drap de bain et se dirigea vers la cuisine.

La tasse de café vide fumait encore quand elle la déposa dans l’évier. Elle aimait, comme son père, le boire très chaud.

Ce matin-là elle prenait son temps, assise sur la chaise en formica de la cuisine pour penser devant les dernières volutes odorantes du bol vide. C’était un de ces rares moments où elle pouvait réfléchir. Elle n’était plus dans la chaleur réconfortante de son lit et pas encore dans la froideur mordante de la journée ; ce « no mans’land » lui permettait, une main calée sous le menton, les yeux dans le vague, de ne plus être ce que la vie avait fait d’elle, une laveuse de chaussettes.

« Une claque de sang
Sur un visage d’enfant »

Habituellement elle laissait son esprit fonctionner tout seul, aller là où il le désirait. C’était en général une succession de pensées sans suite, de rêves incolores noyés dans un brouillard épais, une hypnose personnelle qui l’empêchait de se retourner sur sa vie. C’était son verre d’alcool à elle pour faire passer la pilule, son starter invisible interne.

Ce jour-là, allez donc savoir pourquoi elle se mit à réfléchir, à vraiment réfléchir, pas comme une feuille emportée par le vent, non ! Mais sérieusement, avec application. Le front plissé par l’effort, elle cherchait à comprendre Elle n’était pas vilaine, elle savait qu’un peu mieux habillée, bien des hommes se retourneraient encore sur son passage. La ligne générale de son corps était agréable, malgré les quelques kilos de trop que lui avait apporté son inactivité et ce matin-là dans la glace de la salle de bain, elle s’était aperçue avec une certaine fierté que ses seins ne s’étaient pas affaissés avec l’âge (étant jeune c’était sa hantise). Pourtant elle se sentait comme une enveloppe vide, une coque de noix abandonnée par son fruit, une barque perdue sur la tristesse de sa vie.

L’attitude de son mari envers elle avait participé à cet état de fait. Il ne lui faisait plus l’amour depuis si longtemps qu’elle en avait oublié le goût !

Son front se plissa encore un peu plus quand son esprit alla pêcher tout au fond de sa mémoire, derrière des valises jamais faites, couvertes de toiles d’araignée, le souvenir incomplet de son premier amour (odeur de sueur et de peau salée, de doigts qui s’enlacent et de corps arqués, goût de salive et de cheveux mouillés). Elle en perçut les abords et non la profondeur, sachant qu’elle avait perdu désormais la mémoire de ses ardeurs.
Une petite larme coula sur sa joue quand elle découvrit pourquoi elle n’avait pas eu d’enfant ; ce n’était pas à cause de la mollesse du sexe de son mari, ni de la couleur blafarde de son sperme (elle avait entendu dire que les Levi’s trop serrés créaient un manque de performance des spermatozoïdes pour atteindre leur but ; en un mot cela engendrait la stérilité mais ce n’était quand même pas ses pantalons trop larges et ses slips « petit bateau » bien rangés dans l’armoire qui lui avaient étouffé les testicules !)

Elle s’était souvent demandé comment un sperme aussi liquide que pâle pourrait lui donner un bébé qui comblerait son vide affectif ! Ce n’était pas non plus son ventre de femme qui refusait d’enfanter, non ! (les médecins lui avaient certifié qu’elle était faite pour engendrer la vie) Simplement elle n’avait pas confiance en elle ! Ce ne fut pas une décision pure et dure après une réflexion du style « je suis trop jeune pour avoir un enfant » ou « quand nous aurons l’argent pour l’élever !» non ! C’était une espèce d’ennui qui était né à l’intérieur d’elle.

Elle n’aimait pas la vie, la vie ne l’aimait pas et il n’y avait aucune raison qu’elle lui donne une naissance, qu’elle serve de nid à quelque chose qu’elle voulait fuir !
Cette décision, maintenant bien ancrée, pernicieuse à souhait, s’était installée en elle doucement, sans tambour ni trompette, un peu comme l’âge !
Chaque jour on vieillit sans s’en rendre compte et quand on s’aperçoit que l’on a des rides et quelques cheveux blancs, il est déjà trop tard !
Pernicieuse, car au fond de ses tripes, elle aurait aimé sentir pousser un petit être, mais ainsi elle se punissait en s’interdisant de donner la vie. Elle se mutilait de n’avoir rien fait de son existence à part laver les assiettes et les chaussettes d’un époux absent.

Dans sa prime jeunesse elle avait rêvé du prince charmant, de l’amour parfait, de l’homme qui ferait battre son cœur, qui la rendrait folle de bonheur !

Sa phrase préférée était « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».
Adolescente, elle avait vécu sur son cahier intime des histoires incroyables, bardées de corsaires et de baisers, d’enlèvements majestueux par des chevaliers en armure, des regards enflammés dans la brousse africaine, de courses effrénées pour échapper aux flammes… !
Ce n’étaient pas les flammes qui l’avaient rattrapée, ni les fauves qui avaient fait preuve de cruauté mais la vie qui l’avait mordue en plein cœur !
Elle s’était trop longtemps enfermée dans ses chimères sans pouvoir faire la différence entre le rêve et la réalité et maintenant elle était là, les yeux dans le vague, à chercher une vague qui ne s’était pas encore dispersée sur un récif, une vague qui lui dirait : « regarde, je suis là, la vie n’est pas finie, chevauche moi, viens, il faut partir ! »
Dans sa tête la vague murmura sans fin comme un écho brumeux : « il faut partir, il faut partir… »

Elle se leva doucement, secoua sa chevelure abondante, ébouriffa ses idées et alla s’habiller.
Elle choisit un chemisier léger qui la mettait à l’aise, une jupe claire un peu plus courte que celle qu’elle s’autorisait habituellement à porter et des escarpins, sortit dans la cour et se dirigea vers le garage. La femme fit chauffer le moteur de sa voiture comme son mari lui avait appris (encore une chose qu’il lui avait montrée comme si jamais… enfin !)

Elle décida qu’elle allait rouler un peu au gré de ses envies, se changer les yeux, prendre un peu de paysage ! Partir vers le sud sans fermer la porte de chez elle.
Qui irait piller sa petite vie minable ?
Le contact du volant dans ses mains lui donna un sentiment de sécurité, de puissance. Enfin quelque chose qui ne cherchait pas à s’imposer mais qui lui obéissait.
C’est elle qui décida de la direction que devait prendre son véhicule et non le contraire.
Si elle en avait parlé à son mari il se serait, comme toujours, moqué lamentablement de ses impressions.
« C’est bien une idée de femme ! bien sûr, que ce n’est pas la voiture qui décide ! » aurait-il dit.
Pourquoi les hommes croient-ils que tout ce qui ne vient pas d’eux, est idiot ? C’est idiot non !

Bien sûr que c’est une idée de femme, puisqu’elle est une femme, mais c’est aussi une idée d’homme, car chaque sexe a une partie de l’autre sexe à l’intérieur de lui, n’en déplaise à ces messieurs !

Des idées de femme ! Heureusement qu’il y a des « idées de femme » pour faire changer un peu les choses, pour mettre du sel et de la finesse dans le plat mouvant de la vie ! Que seraient les hommes sans les « idées de femmes ! »

Elle se permit un sourire à la vision de sa pensée. Elle prenait du « poil de la bête » et se sentait « pousser les dents ! »
Il y avait bien longtemps qu’elle ne s’était pas autorisée à revendiquer son identité féminine.
Elle tapa du poing sur son volant en émettant un petit rire coquin.
« Nom de Dieu, qu’est ce que cela fait du bien de sentir la vie ! » dit-elle satisfaite et rit de nouveau en entendant ce qu’elle venait de dire car jamais auparavant, elle n’aurait osé émettre un juron !

Elle aurait encore pu s’arrêter là, faire demi tour, rentrer chez elle, se dire que les folles pensées amènent des choses désagréables, que son mari l’attendrait si elle n’était pas là à midi ! Mais justement, elle ne voulait plus de cela, plus de repas fixe, plus de chemises à repasser et… de sexe inutile !

Pour la première fois de sa vie, elle désirait aller droit devant elle.
Elle roula sans penser à rien, simplement en se laissant griser par cette sensation de bonheur qu’elle n’avait encore jamais connue. C’était comme une fleur qui s’épanouissait dans son cœur, dans son ventre. Sa chair entière savourait ce plaisir.
Bien calée dans son siège, flottant au-dessus de la route, elle ouvrit la fenêtre et se laissa gifler par le vent, sans chercher à retenir ses cheveux qui lui fouettaient légèrement le visage.
Son cher mari aurait dit : « on ne doit jamais ! » mais au diable le mari, la vie est là !!
Plus de passé, plus d’avenir, rien que du présent… et quel présent !
Un instant fait de sensations, d’odeurs et de couleurs multiples, de battements de corps, de picotements de cœur, de frémissements, de joie intense ; tout cela sorti du ventre et qui montait vers le cœur en semant devant lui des milliers d’étoiles.

Le soleil sur ses bras nus étalait une caresse voluptueuse trop longtemps oubliée. Machinalement elle remonta un peu sa jupe, écarta ses cuisses pour qu’il caresse sa peau blanche à l’endroit le plus tendre. Elle éclata à nouveau de rire en pensant à ce que dirait son mari sur les femmes vertueuses… et s’ouvrit un peu plus au vent.
Un court moment elle ferma les yeux en pensant que le soleil et la terre étaient en elle et que le cauchemar avait disparu.
Le temps s’arrêta pour la laisser jouir le plus longtemps possible de l’insolent instant.

FIN

Jean-Sylvestre THEPENIER
13 mars 2017

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